À la limite de Lisieux et de Beuvillers, sur la vieille route d’Orbec, le Manoir des Pavements borde le chemin comme s’il montait la garde depuis cinq siècles. Et d’une certaine façon, c’est exactement ce qu’il fait. Construit au XVIe siècle probablement vers 1561 à en croire la date gravée sur l’un des écussons des portes ce manoir du Pays d’Auge est l’un des témoignages les plus saisissants de l’architecture semi-féodale, semi-rustique de la région lexovienne.
Ce qui frappe d’abord, ce sont les poutres. L’habitation principale présente un premier étage en bois, jeté en encorbellement sur un rez-de-chaussée de pierres blanches. Et ces poutres ne sont pas ordinaires : elles sont sculptées de têtes fantastiques, de créatures grimaçantes qui semblent vouloir engloutir dans leur gueule l’extrémité des faisceaux de moulures Renaissance. Un auvent débordant abrite ces sculptures entre le premier étage et le rez-de-chaussée. De vastes lucarnes percent les toitures déjà très saillantes, et des tuiles rouges clouées comme de l’essente revêtent certaines parties de la façade. Lorsque l’archéologue Raymond Bordeaux visite le manoir en 1851 dans le cadre d’une excursion savante dans la vallée d’Orbec, il note que si ce décor sculpté est caractéristique de nombreuses maisons anciennes de Lisieux, « aux Pavements, la physionomie des constructions locales nous a paru plus fortement accentuée qu’ailleurs ». Le manoir est, selon lui, l’exemplaire le plus accompli du genre.
Les deux portes d’entrée livrent un autre secret. Leurs chambranles sont ornés de sculptures gothiques — arcs surbaissés garnis de feuilles de chardon et de crosses végétales. Les écussons qui couronnent ces portes permettent d’identifier le premier propriétaire : l’un porte « la roue d’Or à huit raies sur champ d’Azur », armes de la famille de La Reue, une ancienne famille lexovienne de magistrats qui avait également contribué à l’édification de l’église Saint-Jacques. La construction est ainsi attribuée à Thomas de La Reue, conseiller en cour laïque et lieutenant général du Bailli d’Évreux. Le manoir comporte deux logis du XVIe siècle dont l’un abrite un pressoir, témoignage de la vocation agricole du domaine normand. La façade intérieure, moins austère que l’extérieur, est entièrement en bois et percée d’ouvertures plus généreuses — dont les fenêtres conservent encore les traces des grilles à barreaux croisés d’origine.
Inscrit aux Monuments Historiques depuis 1968 pour ses façades et toitures, puis en 2003 pour le petit logis, la grange et les communs (pressoir, four à pain, ancienne étable), le manoir est aujourd’hui une maison d’hôtes tenue par Nathalie et Jean-Marc. Depuis le deuxième étage, les hôtes jouissent d’une vue directe sur la Basilique Sainte-Thérèse de Lisieux. Un parcours sportif et cyclable relie le manoir à la gare et au centre-ville. Le Pays d’Auge, ses fromageries, ses cidreries, ses haras et ses manoirs sont à portée de roue.