Au premier arrondissement de Paris, dans un hôtel particulier que la plupart des Parisiens longent sans jamais soupçonner ce qu’il dissimule, se cache l’une des plus belles galeries de France. La Galerie Dorée de la Banque de France — ou plutôt de l’Hôtel de Toulouse — est, avec la Galerie des Glaces de Versailles et la Galerie d’Apollon du Louvre, l’une des trois galeries françaises considérées comme les plus somptueuses du pays. Elle mesure 40 mètres de long, 6,5 mètres de large et 8 mètres de haut. Et pourtant, elle ne se visite que quelques samedis par an.
Tout commence en 1635. Louis Phélypeaux de la Vrillière, secrétaire d’État de Louis XIII et collectionneur obsessionnel de peinture italienne, commande à François Mansart — l’architecte du Grand Siècle — la construction d’un hôtel particulier rue de la Vrillière. La galerie y est élevée entre 1635 et 1640, conçue explicitement pour exposer sa collection de tableaux italiens et comme symbole de son ascension sociale. La conception s’inspire directement de la galerie du Palais Farnèse à Rome. De 1646 à 1649, le peintre François Perrier orne la voûte d’une fresque mythologique magistrale organisée autour des quatre éléments : Neptune et Amphitrite pour l’eau, Pluton et Proserpine pour la terre, Jupiter et Sémélé pour le feu, Éole et Junon pour l’air — et en majesté, au centre, le char d’Apollon traversant le ciel, précédé de l’Aurore et suivi de la Nuit.
En 1713, l’hôtel change de main et de destin. Louis-Alexandre de Bourbon, comte de Toulouse — fils légitimé de Louis XIV et de Madame de Montespan — rachète la demeure et lui donne son nom. Entre 1714 et 1719, il commande une refonte totale de la galerie. L’architecte Robert de Cotte, l’un des grands noms du règne, et le sculpteur François-Antoine Vassé — sculpteur du roi et dessinateur général de la Marine royale — créent un décor de boiseries et de stucs dorés d’une richesse stupéfiante, dans le style Régence naissant. Les boiseries sont sculptées dans le chêne des navires royaux. Les deux extrémités de la galerie sont ornées de trophées à double iconographie : d’un côté Diane chasseresse — car le comte est Grand Veneur de France —, de l’autre une proue de navire entourée de Vénus et d’Eurus — car il est Amiral de France. Six immenses miroirs réfléchissent à l’infini l’ensemble des dorures. La série de tapisseries des « Triomphes marins » offerte par Madame de Montespan à son fils a servi d’inspiration directe pour les décors marins.
La Révolution faillit tout effacer. À la mort du duc de Penthièvre en 1793, l’hôtel est confisqué comme bien national. La Galerie sert d’entrepôt de papier à l’Imprimerie nationale. Des tableaux de maîtres sont envoyés au Louvre, d’autres découpés. Le monogramme du comte de Toulouse est brûlé. Seules les boiseries sont épargnées. En 1808, Napoléon Bonaparte installe la Banque de France — créée huit ans plus tôt — dans l’Hôtel de Toulouse. La galerie reprend vie comme salle d’assemblée des actionnaires, fonction qu’elle occupera jusqu’à la nationalisation de la banque en 1936.
Au XIXe siècle, des glissements de terrain et une sécheresse historique fragilisent les fondations. Un rapport de 1858 propose de raser la galerie. Le gouverneur de la Banque de France s’y oppose. Entre 1870 et 1876, Charles Questel la démonte pierre par pierre et la remonte. Les fresques de Perrier, trop dégradées, ne peuvent être sauvées — elles sont reproduites sur toile marouflée par les frères Balze et Denuelle. Les boiseries de Vassé, elles, sont intégralement conservées. En 2015, une restauration complète lui rend ses couleurs d’origine.
La Galerie Dorée ne se visite qu’en dehors du travail quotidien de la banque : quelques samedis par an sur réservation via l’Association Paris Historique, et chaque année lors des Journées Européennes du Patrimoine en septembre. Une pièce d’identité est obligatoire pour entrer.