On entre dans le domaine de Bort par l’une des cinq maisons de garde qui en jalonnent les accès cinq petites sentinelles de pierre qui disent quelque chose sur l’échelle du lieu. La grande allée mène ensuite au château à travers quatre-vingts hectares de parc clos, avant que la forêt privée ne prenne le relais sur mille hectares supplémentaires. Tout ça à dix minutes des faubourgs de Limoges. Le paradoxe tient depuis cinq siècles.
L’histoire du domaine remonte au XVe siècle, lorsque la seigneurie de Bort est mentionnée pour la première fois. Le premier logis noble y est attesté au milieu du XVIe siècle. Le château change plusieurs fois de mains avant d’être racheté en 1783 par Léonard Muret, qui l’acquiert auprès de Guillaume Grégoire de Roulhac, maire de Limoges — lequel en avait hérité d’un oncle chanoine, qui lui-même le tenait d’héritages successifs remontant à un juge au Présidial de Limoges au XVIIe siècle. En 1848, la demeure est pillée lors des troubles révolutionnaires. C’est dans la foulée, entre 1850 et 1865, que le domaine connaît la transformation qui lui donne son visage actuel.
L’homme derrière cette refonte s’appelle Pierre-Edmond Teisserenc de Bort. Polytechnicien, ministre de l’Agriculture sous Napoléon III, industriel il est l’archétype de ces notables du Second Empire qui ont la fortune, les idées et l’ambition de les appliquer sur leurs terres. Il fait remanier le château dans un style néogothique romantique : deux tours rondes à mâchicoulis flanquent les ailes, un pavillon octogonal rythme la façade est, une galerie d’arcades court sur la façade ouest. À l’intérieur, il commande au chez Steinheil l’atelier qui travaille alors sur les vitraux de la Sainte-Chapelle un décor polychrome pour la chapelle castrale, dont les peintures murales les plus anciennes remontent au XVe siècle.
En dehors du château, Pierre-Edmond bâtit une ferme-modèle d’une cohérence rare : ateliers, remises, orangerie, potager clos de murs, deux cours successives un véritable laboratoire agricole qui illustre les théories agronomes de son époque. Il y ajoute une école gratuite et mixte pour les enfants du domaine, chose remarquable pour le milieu du XIXe siècle. Et il plante des douglas — des conifères alors fraîchement introduits en France — dont certains spécimens dans la forêt se disputent aujourd’hui le titre de plus vieux douglas de France avec quelques autres prétendants. Le débat n’est toujours pas tranché.
En 1959, l’arrière-petit-fils d’Edmond, Edmond de Sèze, fait démolir une partie des ajouts néogothiques du XIXe siècle, ramenant le château à un plan en deux ailes. Cette décision, qui peut paraître paradoxale, simplifie un édifice qui était devenu difficile à entretenir dans son ampleur impériale. Depuis, dix générations de la même famille ont transmis le domaine, chacune à sa façon les actuels propriétaires, Romain et Maëlis de Sèze, y ont développé une activité d’accueil et de tourisme fidèle à l’esprit des lieux : sobre, authentique, enracinée.
Les chambres d’hôtes sont installées dans le château lui-même, avec leurs soieries du XIXe siècle, leurs parquets, leurs tableaux et leur argenterie de famille au petit-déjeuner. Les six gîtes occupent les bâtiments de l’ancienne ferme-modèle pour une capacité totale de 37 couchages. Le parc propose trois parcours balisés pour explorer les essences rares — cyprès chauves, érables sycomore, et ces fameux douglas et se laisser surprendre par les chevreuils qui y circulent librement. Au mois de mai, les rhododendrons et les azalées en fleurs rendent le parc proprement spectaculaire.
La chapelle, classée Monument Historique, constitue le clou de la visite guidée : ses peintures murales du XVe siècle, restaurées il y a une vingtaine d’années, coexistent avec le décor polychrome Steinheil dans un espace minuscule et saisissant. « On a l’impression que c’est figé dans le temps », confient régulièrement les visiteurs. Les fauteuils brodés de fables de La Fontaine contribuent à cet effet de stupeur douce.
Horaires et informations pratiques Visites guidées sur demande, deux fois par semaine jusqu’à fin septembre. Chambres d’hôtes et gîtes disponibles à la réservation. Pique-niques proposés dans le parc au bord de l’étang (terrines de gibier du domaine, vins, pâtisseries maison). Pour les horaires et réservations : domainedebort.fr