Sur un éperon volcanique qui domine la vallée encaissée de la Doire, dans le petit village auvergnat de Tournemire, se dresse depuis près de six siècles l’un des donjons les plus spectaculaires du Cantal : quatre tours rondes coiffées de toits en poivrière encadrant un corps central, le tout culminant à quarante mètres de hauteur. Vers 1430, Louis II d’Anjony, compagnon d’armes de Jeanne d’Arc, reçoit du roi Charles VII la mission de représenter l’autorité royale en Haute Auvergne et d’y mater brigands et routiers. Il fait construire ce château fort en contrebas de celui, plus ancien, de la famille de Tournemire, laquelle détenait déjà la seigneurie du lieu depuis 1351.
Ce voisinage, jamais autorisé par les seigneurs de Tournemire, déclenche l’une des vendettas les plus sanglantes de l’histoire auvergnate. Selon la légende locale, tout commence lorsque les Anjony envoient un émissaire annoncer aux Tournemire qu’ils deviennent coseigneurs du lieu : l’émissaire est retrouvé découpé en morceaux. S’ensuivent deux siècles d’une guerre ouverte où la justice royale, totalement défaillante, ne parvient jamais à intervenir. En 1523, le curé Claude d’Anjony est assassiné par les Tournemire, un crime si grave que son frère Louis III d’Anjony fait alors décorer la chapelle du château de fresques représentant la Passion du Christ, la fréquentation de l’église paroissiale leur étant devenue impossible. En 1623, un nouveau duel devant l’église du village coûte la vie à trois membres de chaque famille. La querelle ne s’achève qu’avec le mariage de 1623 et le départ définitif des Tournemire, dont le château tombe alors en ruines tandis que celui des Anjony prospère.
Vers 1575, Michel Ier d’Anjony fait orner les murs de la grande salle de fresques représentant les Neuf Preux, Charlemagne, le roi Arthur, Alexandre le Grand et six autres héros légendaires à cheval, à l’occasion de son mariage avec Germaine de Foix. Ces peintures, cachées derrière des boiseries installées au XVIIIe siècle, ne seront redécouvertes qu’au début du XXe siècle. En 1837, l’inspecteur général des Monuments historiques Prosper Mérimée grimpe lui même la pente raide menant au château pour en dresser la description dans ses Notes d’un voyage en Auvergne.
Fait suffisamment rare pour être signalé : le château d’Anjony est resté habité par la même famille depuis son origine, aujourd’hui les descendants de Léotoing d’Anjony, qui perpétuent la tradition d’accueil. Les deux familles ennemies, elles, se sont réconciliées au début du XXe siècle, quand le chef de famille Tournemire est venu rendre hommage à l’arrière grand mère de l’actuelle propriétaire. Ouvert à la visite guidée, le château conserve intact son mobilier d’époque, ses tapisseries et l’exceptionnel ensemble de fresques de la salle des Preux et de la chapelle.