Le nom sème d’abord le trouble. Faut-il prononcer le « s » final ? Demandez-le un jour de marché à un Tonneinquais, et vous verrez que la question n’est pas anodine. Elle dit quelque chose d’essentiel sur ce lieu : ici, on tient à ce qu’on est, on défend sa singularité, et l’histoire de la ville n’est pas faite pour être racontée de l’extérieur.
Cette histoire commence bien avant le Moyen Âge. La cité des Nitiobriges est d’abord conquise par les Romains, puis dévastée lors des invasions barbares. Au Ve siècle, un aristocrate gallo-romain du nom de Tonnantius Ferreolus — préfet, sénateur, homme de lettres correspondant de Sidoine Apollinaire — la relève de ses ruines et lui lègue son nom par contraction : Tonneins. Un nom de fondateur, donc, qui porte en lui toute l’ambition d’une reconstruction. La ville sera ensuite pillée par les Normands, ravagée lors de la croisade contre les cathares, tiraillée entre Anglo-Gascons et Français pendant la guerre de Cent Ans, puis déchirée par les guerres de Religion — une biographie commune à beaucoup de villes du Sud-Ouest, mais vécue ici avec une intensité particulière.
Ce que l’histoire a de singulier à Tonneins, c’est qu’il y avait en réalité deux villes. Jusqu’à la Révolution, Tonneins-Dessus et Tonneins-Dessous coexistaient côte à côte sans jamais vraiment fusionner — deux cités séparées par leurs intérêts, leurs quartiers, leurs tensions. Seul subsiste aujourd’hui, au bord de l’eau, le témoignage architectural de cette dualité : la Maison du Passeur, seule rescapée de la destruction des deux villages au début du XVIIe siècle, regarde encore la Garonne comme si elle attendait le prochain bac.
Car c’est la Garonne qui explique tout. Tonneins est bâtie sur une terrasse de rive droite qui domine le fleuve de vingt mètres — un balcon naturel, à la fois forteresse et belvédère, d’où l’on embrasse d’un seul coup d’œil les deux vallées qui se rejoignent au cœur du Lot-et-Garonne. Ce site commande le passage, il surveille le commerce, il attire les investisseurs. Et au XVIIIe siècle, il attire aussi le roi.
En 1721, Louis XV y installe l’une des neuf manufactures royales des tabacs de France — les seules autorisées à transformer la feuille pour l’ensemble du royaume. Le choix de Tonneins plutôt que d’une grande ville n’est pas un hasard : la région de Clairac cultivait le tabac depuis que le moine explorateur André Thévet l’avait rapporté des Amériques en 1556, premier introduit en France. Les plaines alluviales de la Garonne, riches et bien irriguées, sont un terreau idéal. Le fleuve, lui, permet d’acheminer les balles de feuilles vertes et les produits transformés vers tout le pays et au-delà. La manufacture s’installe quai de la Barre, au plus près de l’eau, et ne la quittera plus.
À son apogée, l’usine emploie 1 200 ouvriers — un chiffre colossal pour une ville de cette taille — et sa production jouit d’une renommée nationale et internationale. Le nom de Tonneins imprimé sur les vignettes est alors une garantie de qualité. Le jambon de Tonneins, préparé selon une recette secrète, reçoit quant à lui les félicitations de la royauté. Deux produits, deux fiertés. La ville s’enrichit, se construit, se densifie autour de cette industrie unique.
Mais c’est au XIXe siècle que la manufacture prend son allure définitive. Sous le Second Empire, les vieux locaux sont abandonnés au profit d’un complexe neuf, construit entre 1866 et 1872 selon les standards industriels de l’époque, puis agrandi entre 1913 et 1923. La SEITA en fait sa vitrine : Tonneins devient la capitale de la Gauloise, la cigarette brune la plus vendue de France, avec une production annuelle de neuf à dix milliards de cigarettes. Dans les ateliers, les femmes sont majoritaires — et elles ne se contentent pas de travailler. Dès 1892, sur un effectif de 1 600 salariés, 580 ouvrières fondent une chambre syndicale CGT : une école pour adultes, une crèche, un restaurant d’entreprise, une bibliothèque et une mutuelle voient le jour dans la foulée. L’une des premières organisations ouvrières féminines de France se bâtit ici, dans l’odeur du tabac brun.
La fermeture vient en 2000, quand Altadis — issu de la fusion de la SEITA privatisée et du cigarettier espagnol Tabacalera — met fin à l’activité de la vieille manufacture. En novembre 1998, à l’annonce de la fermeture, entre 1 500 et 2 000 personnes défilent dans une ville aux commerces et aux écoles fermés : « Tonneins ville morte ». Le traumatisme est réel, durable. Mais la ville n’est pas morte.
Ses quais, ses roches de Reculé affleurant à fleur d’eau dans le lit du fleuve, ses deux églises, sa chapelle néo-romane transformée en musée automobile avec des vitraux représentant des Bugatti, des Delahaye et des Peugeot — tout cela reste. Et la vue depuis l’esplanade Saint-Pierre, à trois cent soixante degrés sur les vallées et la forêt landaise, reste l’une des plus belles du département.
Horaires et informations pratiques
Circuit patrimonial piéton de 2,5 km (environ 1h30) disponible via l’application mobile Archistoire, en réalité hybride à 360°. Départ depuis l’Office de Tourisme, 3 boulevard Charles-de-Gaulle, Tonneins.