Au cœur du parc naturel régional Normandie-Maine, dans une plaine qui fut autrefois marécageuse, le château de Carrouges s’impose comme l’une des grandes demeures du patrimoine normand. Ses façades de briques rouges et noires alternées, ses hautes toitures d’ardoise, ses douves en eau et son châtelet Renaissance dessinent une silhouette immédiatement reconnaissable une demeure qui a traversé sept siècles sans jamais changer de famille, avant d’entrer dans le giron de l’État en 1936.
L’histoire commence au XIVe siècle, en pleine guerre de Cent Ans. Le château est alors une place forte construite dans le bocage de l’Orne, dont le matériau caractéristique — la brique — est fabriqué à partir de l’argile locale, à proximité des grandes forêts d’Écouves et d’Andaines qui fournissent le combustible. Au XVe siècle, Jean Blosset, sénéchal de Normandie et grand chambellan du roi de France, transforme la forteresse en logis seigneurial de prestige. Il y reçoit Louis XI en personne en 1473. Mais la page la plus dramatique de l’histoire de Carrouges s’écrit quelques décennies plus tôt : en janvier 1386, l’épouse du seigneur de Carrouges est violée par Jacques Le Gris, chambellan du comte d’Alençon. Malgré les risques de déshonneur, elle accuse publiquement son agresseur. Son mari demande réparation, et le roi Charles VI accorde un duel judiciaire le dernier combat singulier autorisé par la France royale. Les deux adversaires s’affrontent à Paris, devant la cour. Le seigneur de Carrouges tue son ennemi, et sa femme est sauvée de la condamnation. Cette affaire, restée dans les mémoires, a donné naissance à la légende de la fée de Carrouges et inspiré, six siècles plus tard, le film Le Dernier Duel de Ridley Scott (2021).
Au XVIe siècle, la famille Le Veneur s’installe durablement à Carrouges. Le cardinal Jean Le Veneur, confident de François Ier, commande le châtelet d’entrée — une construction qui sera considérée comme le premier monument Renaissance de Normandie. En 1570, Tanneguy Ier Le Veneur reçoit à Carrouges Catherine de Médicis et toute sa suite royale. Les grandes ailes classiques sont élevées à la fin du XVIe siècle par François Gabriel premier d’une longue dynastie d’architectes qui construiront plus tard Paris et Versailles. L’ensemble est complété au XVIIIe siècle par le général Alexis Le Veneur, personnage hors normes qui traverse l’Ancien Régime, la Révolution et l’Empire : son nom est gravé sur l’Arc de Triomphe. Gendre de la protectrice de Jean-Jacques Rousseau, il fait souffler un vent de modernité sur Carrouges nouvelle salle de fêtes, appartements réorganisés, orangerie.
En 1936, faute d’héritier mâle et face au déclin de l’économie rurale, le dernier comte Le Veneur de Tillières cède le château à l’État pour 200 000 francs — avec la quasi-totalité de ses meubles et de ses tableaux, ce qui en fait l’un des châteaux les mieux meublés de Normandie. En 1939, il abrite les collections des musées de Rouen et de Beauvais, évacuées à la veille de la guerre. En 1944, l’explosion d’un véhicule militaire souffle la toiture du châtelet d’entrée.
Aujourd’hui géré par le Centre des monuments nationaux, le château est ouvert tous les jours sauf jours fériés. Les appartements meublés — chambre Louis XI, chambre de l’Évêque, chambre de parade, salon des portraits, collection de vénerie unique en Europe — sont accessibles en visite libre (7 € adulte, gratuit pour les moins de 18 ans). Le parc de 10 hectares, le donjon médiéval et les salles de chasse sont accessibles gratuitement.