Sur les coteaux sud d’Épernay, entre les rangs de pinot noir et de chardonnay qui alimentent les plus grandes maisons de Champagne, une silhouette s’impose depuis la route en contrebas : une petite église romane posée à flanc de coteau, isolée au milieu des vignes, ceinturée de son cimetière communal et dominant la vallée du Cubry. C’est l’image la plus souvent choisie pour illustrer la Champagne viticole — et pourtant, peu de gens connaissent son histoire.
L’église Saint-Martin de Chavot est citée pour la première fois en 1108. Elle est érigée sur la motte de l’ancien château comtal de Montfélix, résidence des comtes de Champagne, dont l’éperon rocheux domine Épernay depuis le Xe siècle. Les fouilles archéologiques menées sur ce site de 1983 à 1995 ont mis au jour des vestiges échelonnés du IVe au XIe siècle, dont un modeste ensemble en bois de l’époque mérovingienne, puis de vastes demeures aristocratiques maçonnées avec cheminées murales et tourelles d’escalier. L’église et le château formaient un seul et même ensemble fortifié — l’un protégeant les corps, l’autre les âmes, selon la logique féodale.
L’église romane reçoit au cours du Moyen Âge des réfections financées, dit la tradition, par la reine Blanche de Castille mère de saint Louis et régente de France dont la piété et la générosité envers les édifices religieux de Champagne sont bien attestées. De cette époque romane subsistent le porche, la tour-clocher et les piliers carrés de la nef. Le reste ne résiste pas aux guerres de Religion : en 1567, les huguenots du prince de Condé incendient l’église. L’abside, le chœur, le transept et les bas-côtés sont reconstruits au XVIe siècle, dans un style Renaissance qui coexiste désormais avec la sobriété romane des parties les plus anciennes. Les deux derniers piliers de la nef portent d’ailleurs cette marque Renaissance. Dans les deux chapelles du transept, des niches servaient de crédences — l’une, dans la chapelle de gauche, comportant même une cuvette de pierre avec conduit d’évacuation, appelée « piscine » ou « lavabo » dans le vocabulaire liturgique. Dans la même chapelle, une coquille Saint-Jacques rappelle que ces terres étaient traversées par les pèlerins de Compostelle.
En sortant par la porte latérale, on découvre un portique de pierre provenant d’un ancien couvent de Bernardins qui se trouvait à Chavot ou Courcourt — une pièce sauvée d’un édifice aujourd’hui disparu. La Révolution endommage à nouveau l’église ; les conflits modernes ne l’épargnent pas davantage. Mais elle survit, témoignage tenace d’une histoire qui remonte à Mérovée. Elle est inscrite aux Monuments Historiques depuis le 11 juillet 1942.
Aujourd’hui, l’église s’illumine le soir comme un phare dans la vigne, visible depuis les routes de la plaine champenoise. Une association des Amis de l’église assure son ouverture au public les dimanches d’été. Les randonneurs qui parcourent les coteaux s’y arrêtent volontiers sur l’aire de pique-nique voisine, avant de pousser jusqu’au très beau lavoir restauré de Courcourt.