Il y a des châteaux que l’on connaît sans les avoir jamais vus. Lapalisse est l’un d’eux. Son nom a traversé les siècles non par la grandeur de sa façade, mais par une chanson mal traduite qui a donné naissance à l’une des expressions les plus célèbres de la langue française : la lapalissade. L’histoire est savoureuse. À la mort de Jacques II de Chabannes, maréchal de La Palice, tombé à la bataille de Pavie en 1525, ses soldats composèrent une complainte en son honneur : « Hélas, La Palice est mort, est mort devant Pavie. Hélas, s’il n’était pas mort, il ferait encore envie. » Trois siècles plus tard, au XVIIIe siècle, l’académicien Bernard de La Monnoye redécouvrit la chanson et, par une erreur de lecture du vieux français, transforma « ferait encore envie » en « serait encore en vie » — ouvrant la voie à toute une série de « vérités » aussi évidentes qu’inutiles. Le Maréchal courageux et aimé de ses troupes se retrouva ainsi affublé d’une réputation de naïf, alors qu’il n’avait jamais rien dit de tel.
Derrière cette légende linguistique se tient un château d’une richesse exceptionnelle. La place forte remonte au XIIe siècle, dressée sur une colline dominant la Besbre, affluent de la Loire, en Sologne bourbonnaise. En 1430, Jacques Ier de Chabannes, compagnon d’armes de Jeanne d’Arc et conseiller du roi Charles VII, achète le domaine à la famille de Culant il y a bientôt six cents ans. Trente générations plus tard, la famille de Chabannes est toujours là.
C’est son petit-fils, le fameux Jacques II premier maréchal de France, serviteur de trois rois —, qui commande au début du XVIe siècle la grande transformation Renaissance du château. Il fait venir des ouvriers florentins pour réaliser ce qui constitue aujourd’hui le joyau du lieu : le salon doré, dont le plafond à caissons en losanges de bois parfaitement symétriques, peints et dorés à la feuille d’or, est considéré comme unique en Europe. Viollet-le-Duc lui-même, au XIXe siècle, cite dans son Traité d’architecture l’ingéniosité du système de maçonnerie de l’édifice, avec ses briques disposées en boutisse sur d’épais lits de mortier. Les tapisseries flamandes du XVIe siècle qui ornent les salons, le mobilier Louis XV et Louis XVI, la chapelle gothique flamboyant du XVe siècle où repose le gisant de Jacques Ier et de son épouse Anne de Lavieu : chaque pièce est un document d’histoire.
La visite réserve encore une surprise dans les caves : une collection de 174 drapeaux de nations du monde entier, rassemblés au fil des générations. En septembre 1677, Madame de Sévigné y vint rendre visite à une amie, qu’elle surnommait affectueusement « la bonne Saint-Géran ». En 1877, le duc d’Aumale vint lui-même admirer les plafonds. En 1846, grâce aux fonds considérables hérités d’un legs du prince de Condé — mort pendu à l’espagnolette d’une fenêtre dans des circonstances restées mystérieuses le marquis de Chabannes-La Palice entreprit de reconstituer le parc et de restaurer les bâtiments.
Aujourd’hui, ce sont les 30e et 31e générations de Chabannes qui habitent le château et accueillent les visiteurs. Le château est ouvert d’avril à octobre, en visite guidée au départ de la tour centrale, toutes les quinze minutes. Le parc est accessible librement et offre une vue panoramique sur la vallée de la Besbre. Un spectacle Son et Lumières illumine les façades depuis les années 1950.